Je m’introduis.

Je m’introduis – Pas le temps de prendre le suivant. Pas envie surtout. Je ne vais pas m’arrêter à quelques cartons ou à la présence de déménageurs suintants...

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Je m’introduis

Pas le temps de prendre le suivant. Pas envie surtout. Je ne vais pas m’arrêter à quelques cartons ou à la présence de déménageurs suintants et puants. Ordinateur sous le bras, je rejoins mes pénates. La journée a été arassante et j’ai hâte de quitter mes escarpins, de me dénuder et de me glisser dans un bain salvateur, mousse et verre de Chianti inclus.

La porte se referme doucement, je me glisse dans l’interstice, je m’introduis, en silence. Me voilà le dos collé au métal, froid, et la poitrine écrasée contre une pile de sacs et de cartons. Je remue et prends mes aises pour m’offrir un minimum d’espace vital. Les joies de la vie en immeuble.

La discussion est graveleuse entre les manutentionnaires du jour. Ils doivent avoir la trentaine et des hormones plein le pantalon. A ma gauche, dans l’angle, deux hommes hilares. A ma droite, coin opposé, un troisième, dont ne dépasse qu’un bras et dont j’entre-aperçois une mèche de cheveux bruns collée à la vitre.

Je glisse la main pour appuyer sur le bouton qui m’amènera chez moi. Le cercle s’allume, une voix douce, bien que quelque peu mécanique, annonce les étages à mesure que l’ascenseur s’élève commence sa lente ascension. Je reste silencieuse, petite chose fragile dans un monde de brutes.

Rez-de-chaussée.

L’homme du coin droit semble timide, tout en retenue quand on le compare à ses collègues de gauche. J’ai bien senti les coups de rein donnés aux cartons quand ces derniers songeaient à « baiser de la meuf ». L’idée m’aura fait sourire, je ne suis pas contre le principe d’un coup de rein. Je suis certaine qu’ils ne savent pas que je suis là. Les langues des hommes se délient, mais ils se font muets quand les femmes sont de la partie et moutons quand il s’agit de passer des promesses aux actes. Et si…

Premier étage.

La main de l’homme de droite est coincée, entre la pile d’objets hétéroclites et un halogène de belle taille. La paume est fine, presque féminine, les doigts longs, les ongles soignés. Je ne suis pas en présence d’un ouvrier du bâtiment ou d’un travailleur manuel. Je ne dirais pas que ses mains soient sexy, mais elles sont intéressantes et invitent à être caressées. Il prend soin de sa peau également, je ne vois pas de traces de coupures ou de rougeurs, comme on peut en trouver sur les mains des soignants. Un intellectuel donc, ce qui me laisse un panel large allant du clerc de notaire à l’ingénieur en physique nucléaire pour promener mon imagination fertile. Je remonte un peu la manche de ma gabardine. Je sors un stylo de ma poche, je griffone quelques mots à l’arrière d’un de l’invitation à un vernissage, que j’arrache comme je peux et plie rapidement en quatre.

Deuxième étage.

La porte va s’ouvrir. J’avance la main vers celle du jeune homme de droite et du bout du doigt, je m’en vais suivre la ligne du destin, qui prend naissance entre index et pouce puis descend vers son poignet. Doucement, je la caresse, remonte et redescend, de la peau, puis de l’ongle. Je le sens se tendre, mais s’il bouge, il dit adieu à son halogène. Je glisse le papier. Il se coince entre le pied de la lampe et le creux de sa main. Les portes sont ouvertes, je disparais. Mes talons claquent dans le hall du deuxième étage. Le mécanisme s’enclenche à nouveau et se referme sur la cage aux mâles.

Il faudra que je pense à moins souvent mettre ma gabardine bleue si je ne veux pas qu’il fasse le lien trop rapidement. Je pense que c’est la seule chose qu’il a pu voir de moi. Dans tous les cas, je suis fière de moi : s’il n’est pas troublé, il n’est pas.

Jerk

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