La discipline

La lame avanca doucement : caressant la chair et la fendant, délicatement. Elle appuia un peu plus fort sur le couteau. Le sang s’écoulait, rouge sur fond blanc...

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La lame avanca doucement : caressant la chair et la fendant, délicatement. Elle appuia un peu plus fort sur le couteau. Le sang s’écoulait, rouge sur fond blanc et formait une petite mare. Hélia souriait. Elle s’écarta de trois pas, puis revient, enfonçant à nouveau l’acier dans la chair. Autour d’eux, rien ne bougeait. C’est spectaculaire ! Elle fit demi-tour pour rejoindre le fond de la salle.

Quelque chose manquait.

La lumière peut-être, trop criarde ou pas assez. Quelques réajustements du parapluie -elle détestait les petites boites- et du fond pour adoucir tout ça. Il fallait qu’elle fasse vite. Le sang qui coagule prend une teinte brune ce qui nuirait à son travail d’orfèvre.

« – Pas trop douloureux ? »

Il restait silencieux, bien sûr.

« – Je devrais peut être l’enfoncer un peu plus. »

La question n’attendait pas de réponse : simple réflexion à voix haute précédant un premier flash, puis un second dans la foulée. Le reflet de la lumière sur la lame était finalement proche de ce qu’elle recherchait, comme un éclair qui viendrait sublimer la chair lardée.

Le visage de son acolyte était sans expression, il était présent mais comme mort. Les genous posés sur un carré de bois, vieille règle que d’autres instituteurs avaient dû utiliser avant elle, le faisaient sans doute souffrir plus que d’habitude, mais rien n’y paraissait.

« – Tu as raison, un peu plus profond. »

Il n’avait pourtant rien dit. Elle empoigna le manche pour le faire glisser, à nouveau, plus loin. Elle le fit avec tout le ménagement et la douceur que ses longues et fines mains pouvaient laisser espérer, et se mit à nouveau en place. Il trésaillit alors qu’elle donna deux ou trois coups de pinceau afin de redonner plus d’éclat à l’ensemble.

Les éclairs se firent plus nombreux, par série de trois. Elle avançait, reculait, se décalait à gauche ou à droite pour jouer avec les ombres. Trois minutes de crépitement et de claquement de l’obturateur. Si elle était habituée, lui avait les yeux rougis.

« – Tu aimes ? »

Silence encore. La boule de caoutchouc rouge et les sangles de cuir proscrivaient toute réponse. Il aimait. Il était à ses ordres, face à l’objectif, derrière la petite table blanche. Sans cligner des yeux, il fixait le regard sous le menton d’Hélia. De petites larmes roulaient sur ses joues. Il se sentait bien.
Elle coupa les éclairages, puis retira le couteau, profondément planté. Avec un linge blanc, elle essuya méticuleusement la lame et le rangea dans son étui. Ensuite, elle prit le plateau de marbre et fit glisser le cube de viande dans la poubelle. Plus d’une heure à la chaleur des projecteurs avaient rendu ce morceau de bœuf, quoiqu’apétissant, impropre à la consommation. Les photos, elle en était persuadée, seraient du goût du restaurateur qui lui en avait passé commande.

Elle s’approcha d’Erik pour détacher ses liens, et l’invita à se relever, otant son baillon. L’homme, docile, souriait comme un enfant le matin de Noël.

« – Tu vas pouvoir rentrer chez toi. Reviens demain, à la même heure, et tu pourras de nouveau assister à une séance photo, dit-elle dans une caresse et en forçant le ton, File ! »

Le silence regagna doucement son studio. Maintenant, l’attendait un long travail de choix des images et de retouches subtiles pour arriver au résultat espéré.

J.

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